Discours d’André Boulard, Président de la Chambre d’agriculture lors de la session du 8 avril 2010
Je suis particulièrement satisfait de la présence de représentants de l’Etat et du monde politique à cette session, car la Chambre d’agriculture a d’abord été créé pour recueillir l’expression du monde agricole, et le monde agricole dit beaucoup de choses sans être entendu.
Depuis plus d’une décennie les agriculteurs surnagent dans une société qui leur est de plus en plus hostile, non pas de la part des citoyens qui nous apporteraient volontiers leur compassion, mais de la part d’un système politique et économique qui nous broie pour nous désigner responsables de tous les maux !
La semaine dernière, le président de la FNSEA, Monsieur Jean-Michel Le Métayer a dit à l’adresse du ministre Bruno Le Maire un « y en a ras le bol » bien senti qui a soulagé beaucoup d’entre nous.
Et bien oui, je reprends à mon compte ce « y en a ras le bol » de voir les paysans traités de pollueurs, de tricheurs, d’exploiteurs, de menteurs, de profiteurs, … au moment où un nombre croissant d’entre nous sont au bout du rouleau : plus d’argent, surendettement, harcèlement des créanciers…
Savez-vous que le taux de suicide chez les agriculteurs est aujourd’hui de 70% supérieur au taux moyen de la population française, bien devant celui de France Télécom.
Savez-vous qu’une récente enquête de l’IFOP a démontré, que 13% des exploitants agricoles de France envisage de mettre la clé sous la porte en 2010 ?
La crise économique que nous vivons tous met en évidence les douleurs les plus profondes de la société : le monde rural est au plus mal, et les agriculteurs en sont les premiers touchés.
Pourquoi re-développer si vite les échanges meurtriers, tel l’accord UE-Maroc sur les quotas de légumes, ou l’importation de tomates turques réorientées vers Rungis, faute d’avoir trouvé des débouchés en Russie, ou encore LEADER PRICE qui vient de remplacer les pommes françaises des ses étalages par des pommes polonaises moins chères !
On voit bien que les logiques financières ont pris le dessus sur l’économie réelle, celle au sein de laquelle l’agriculture représente une valeur sûre.
Gagner vite de l’argent, au maximum, avec une simple impulsion sur l’ordinateur, quitte à broyer les hommes, les entreprises, les pays même.
Encore une fois : l’agriculture est d’abord une activité pour nourrir les hommes : nourrir 9 milliards d’habitants à l’horizon 2050. Cela signifie produire de grandes quantités, à des prix accessibles, des produits offrant toute sécurité.
La France a sa place dans ce défi : l’agriculture doit rester chez nous un secteur stratégique, et l’agro-alimentaire doit rester le partenaire le plus étroit et même amplifier le partenariat de proximité pour un bénéfice commun.
Un nouveau combat vient d‘être ouvert par le Président de la République : je serai «prêt à aller à une crise en Europe plutôt que d’accepter le démantèlement de la PAC». Bien !
Mais attention que la réalité soit à la hauteur de l’annonce, car l’attente des agriculteurs est immense.
La PAC 2013 se profile très vite, et les acquis de l’agriculture française doivent être préservés quitte à mettre en place des solutions novatrices (régulation des marchés, assurance revenu…), mais sans affaiblir la politique et le budget agricole européen.
Notre préoccupation est identique sur le Grenelle de l’Environnement.
Sur ce sujet, je réaffirme quelques vérités : les agriculteurs sont les premiers à assurer la fixation du carbone, ils sont les premiers à maintenir un territoire rural, ils sont les premiers à entretenir les campagnes contre l’abandon, les incendies et les dégâts de l’eau.
Une récente étude de l’INRA explique très objectivement que l’application totale du Grenelle de l’Environnement impliquera une baisse significative de la production.
Est-ce ce que l’on souhaite ?
Nous devons poursuivre l’amélioration de nos pratiques au rythme que nous pouvons absorber, comme nous le faisons depuis 20 ans déjà.
Mais le développement durable n’a de sens que s’il préserve notre agriculture, laquelle n’a pas attendu de Grenelle pour asseoir sa durabilité qui remonte aux origines de l’Homme et aux fondements de la vie en société.
Le développement durable serait criminel s’il devait rimer avec la désertification de nos campagnes et la décroissance de notre production, au moment même de la main mise sur les terres agricoles mondiales.
Alors s’il vous plait, mesdames et messieurs les représentants des collectivités territoriales et de l’Etat, soyez à nos côtés lorsque, dans les nombreuses assemblées, réunions et colloques nous n’osons plus nous exprimer devant l’arrogance, les certitudes, le mépris des représentants de mouvements associatifs et environnementalistes de tout poil !
Pourquoi laisser ces militants pétris de certitudes, qui ne représentent souvent qu’eux-mêmes, dicter à l’opinion médiatique des contre vérités dont bien souvent l’évidence apparente cache la vacuité de la démonstration.
L’hypocrisie est à son comble avec les OGM :
La Commission Européenne les autorise, des Etats en produisent, d’autres les interdisent, l’Europe les importe et tout circule !
Au moment même où la recherche et l’expérimentation sont compromises chez nous par des vandales obscurantistes qui ne respectent même pas des champs d’essais dûment répertoriés et isolés, 14 millions d’agriculteurs dans le monde en cultivent sur 134 millions d’hectares.
Et que dire encore des hypothèses fumeuses sur les origines du réchauffement climatique avec l’incrimination du troupeau bovin et ses émissions de gaz, incrimination qui déborde maintenant sur la mise en cause de consommation de viande et la culpabilisation du consommateur.
Quittons le niveau européen pour s’intéresser aux négociations françaises en cours sur la Loi de Modernisation Agricole.
Tout d’abord pour réaffirmer que cette loi doit répondre au contexte et prioriser la baisse des charges, leurs allègement pour redonner de la compétitivité à l’agriculture française.
Egalement pour insister sur le lien indispensable qui doit apparaître entre agriculture et alimentation : le ministère l’intitule mais la loi oublie de donner sens et contenu à ce lien !
Je tiens aussi à mettre l’accent sur deux points essentiels :
- l’évolution du statut d’agriculteur qui ne peut être traité à la va-vite, donc certainement pas par ordonnance, avec cette notion d’agriculteur entrepreneur porteuse d’une approche couperet ou coupe gorge pour un grand nombre de paysans, et là encore sous couvert de développement durable !
- la gestion des risques, question dont l’enjeu est fondamental. Sur ce point les engagements de l’Etat en matière financière et de périmètre d’action nous semblent tout à fait insuffisants.
Enfin pour préciser que si la loi doit fixer le cadre général, la contractualisation des marchés, l’organisation des interprofessions, supposent la prise en compte des spécificités des secteurs de production, donc un accompagnement et un appui permanent de l’Etat, pour parer aux déséquilibres les plus criants des rapports contractuels. Là encore les récentes déclarations du chef de l’Etat sur les marges de la distribution et leur nécessaire modération en cas de crise devront être suivies d’effets.
Enfin sur la Loi de Modernisation Agricole, pour la protection du foncier : plutôt que d’instaurer une nouvelle taxe, et une nouvelle commission pour donner des avis sur le foncier, pourquoi ne pas donner un réel pouvoir aux Chambres d’agriculture dans la protection des zones agricoles ?
De même pourquoi ne pas développer la compétence des Chambres d’agriculture sur la forêt plutôt qu’éparpiller les forces et les moyens financiers.
Nous sommes prêts pour tout cela.
L’Etat sait nous trouver pour réduire ses charges, comme par exemple pour l’instauration du Bulletin Sanitaire du Végétal. Un transfert de la mission des Services de la Protection des Végétaux qui nous est imposé avec la responsabilité d’informer les agriculteurs sans mélanger ce travail avec celui de conseil aux agriculteurs !
Dommage que les choses n’aient pas avancé aussi vite pour la mise en œuvre du volet du Plan Rhône sur la vulnérabilité des terres agricoles : un an de discussion à notre charge pour aboutir à un programme de travail limité.
Heureusement d’autres sujets ont mieux progressé, et je pense à la commission sur les Energies Renouvelables, que vous présidez monsieur le Sous-Préfet, et nous connaissons votre position claire et votre soutien contre la spéculation et la protection du patrimoine agricole. Non au photovoltaïque sur les terres agricoles, Oui à un complément de revenu par la couverture des constructions nécessaires à l’activité agricole.
Nous espérons le même soutien et le même engagement pour notre candidature à la création d’un Organisme Unique de Gestion de la Nappe de la Crau ; initiative ambitieuse et nécessaire à l’avenir d’une agriculture en Crau, à laquelle nous sommes très attachés, qu’elle soit intensive, avec les plus beaux vergers, ou extensive avec la Réserve Naturelle des Coussouls.
Dans cette affaire, rappelons-le, nous jouons franc jeu, nous demandons à tous les agriculteurs à déclarer leurs prélèvements d’eau pour assurer l’avenir et les quotas nécessaires à l’irrigation. 2010 est l’année de la biodiversité et sans les agriculteurs et leur gestion de l’eau, c’en est fini de la biodiversité dans notre département.
Tous ces chantiers que nous menons sans répit, ne nous exonèrent pas d’ambitions de plus long terme, comme celle de la réforme des Chambres d’agriculture, dénommée "Terres d’Avenir" et qui s’installe progressivement. Nous partageons compétences et organisation avec nos voisins départementaux et la chambre régionale.
Après l’élevage, les ADASEA, l’installation, c’est VIVEA, notre fond formation qui vient de se réformer.
Au niveau départemental avec la DDTM, nous participons à l’élaboration d’un Plan Agricole Départemental, un moyen de tracer notre chemin pour demain, mais aussi un moment opportun pour proposer, avec le Conseil général partenaire de l’opération, des actions et des interventions concrètes pour accompagner notre progression.
Le combat pour défendre le territoire agricole est toujours à gagner. Malgré la chance qu’une DTA fut établie sur notre département, les SCOT en projet ne trouvent pas leur cohérence et les politiques communales s’imposent encore beaucoup trop dans leur élaboration.
A une autre échelle, nous attendons la nouvelle politique que le Conseil Régional va insuffler aux Parcs, et bien sûr ceux de Camargue et des Alpilles avec lesquels nous souhaitons vivement travailler au développement harmonieux d’une agriculture rentable.
Pour terminer mon propos, je souhaite encore aborder quelques questions, notamment pour vous ramener au quotidien de l’agriculture :
- Tout d’abord le renvoi du dossier calamité concernant la grêle de la St Victoire d’août 2009 à une date ultérieure
- Ensuite la prise en compte des dégâts de fonds et d’une partie des récoltes perdues lors de l’effondrement des serres en ce début d’année ainsi que les dégâts des oliviers brisés. Sachez que pour les récoltes endommagées, le Fonds de calamité est actionné.
- Sans oublier Touta Absoluta et les problèmes posés par l’absence de moyens de lutte efficaces contre certains parasites nuisibles.
- Vous rappeler l’importance des déclarations PAC qui concernent cette année un grand nombre d’exploitations nouvelles
- Enfin vous rappeler également que ceux qui souhaitent bénéficier des mesures du DACS-AGRI doivent le faire avant la fin de ce mois.
Je ne voudrai pas conclure sans une note plus optimiste, car de tout temps les hommes ont trouvé dans l’adversité des moments pour rêver. A la Chambre d’agriculture, nous souhaitons apporter cette contribution en répondant à l’appel de Marseille Provence 2013, Capitale Européenne de la culture. Nous proposons donc de réunir l’ensemble des manifestations culturelles sur notre terroir : les initiatives des uns et des autres dans le monde rural sous une bannière agricole, gorgée de traditions mais aussi de modernité.
Je vous remercie.
André Boulard
Président de la Chambre d’agriculture