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L'édito

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« Pour un territoire de proximité »

Tous les sept ans, notre territoire agricole national perd l’équivalent d’un département, soit 86 000 ha par an. Le processus s’accélère, au début des années 2000 nous n’en étions qu’à 61 000 ha en moyenne ! Et tous les deux ou trois ans, une nouvelle loi se propose d’endiguer cette perte sèche, et de mettre fin à la régression des surfaces dédiées à notre agriculture.

Alors comment expliquer malgré les efforts louables du législateur cette déperdition ? La loi est-elle impuissante à limiter la «consommation» des terres agricoles (consommation des terres : vocable législatif au demeurant surprenant, car la terre n’est pas plus «consommable» qu’amortissable). La spéculation, les besoins de l’urbanisation, les infrastructures  nouvelles, les zones d’activités ont-ils cette puissance incontrôlable contre laquelle la loi viendrait se fracasser ?

Cette idée de la protection du foncier agricole par la voie de dispositions législatives, dont la toute récente Loi de Modernisation Agricole (LMA) est le dernier exemple, et qui serait de nature à faire barrage à elles seules, est une idée idéaliste.

Parce que, à notre sens, le problème n’est pas d’abord là ! Vouloir protéger la terre agricole contre les promoteurs, spéculateurs, aménageurs et autres fervents du retour à l’état de nature, c’est beau, c’est noble, mais c’est omettre que ce foncier est offert aux convoitises  PAR DEFAUT : parce que la production agricole destinée à nourrir nos concitoyens s’est déplacée vers d’autres territoires, et de ce fait abandonne les nôtres aux vautours de tout plumage.

Disons le tout net, quitte à être provocateur : le vautour est un prédateur utile et en son absence, le cadavre se décompose et empuantit les airs. Mieux vaut le prédateur que la friche et le feu ; la nature, dit-on, a horreur du vide. Le territoire agricole aussi : sans culture, il y perd son identité.

Le vrai est que par le biais de la mondialisation des échanges, la France et l’Europe acceptent de faire produire ailleurs notre alimentation et d’y abandonner cette souveraineté  basique que d’autres, tels les Etats Unis, tiennent pour fondamentale de leur puissance.

Un département perdu tous les sept ans pour  notre agriculture, cela peut se dire autrement : près de 35 millions d’hectares à l’échelle de l’Europe, - soit la superficie de l’Allemagne - ont été cultivés en dehors des frontières de l’Europe en 2008 pour satisfaire aux besoins de l’alimentation des européens ; ce transfert colossal vient d’être mis en lumière, brillamment, dans une étude conduite par un centre de recherches dénommé «OPERA», lié à l’Université de Piacenza en Italie. Les chercheurs ont visé juste et de quelle façon ! « Nous sommes prompts à nous offusquer quand des nations à la recherche de ressources font l’acquisition de terres dans d’autres pays », déclare le Pr Harald VON WITZKE, l’un des auteurs, cité par Actuagri, «mais c’est exactement ce que nous faisons, bien que cela prenne une forme VIRTUELLE par le biais du marché, plutôt que par un investissement direct à l’étranger».

Et la même étude de poursuivre que la cause de ce transfert de surfaces agricoles hors des frontières de l’Europe se trouve, chacun l’aura compris, dans notre perte de compétitivité.

Si le marché va s’adresser ailleurs, c’est qu’il est moins cher d’y produire.

L’Europe est ainsi devenue importatrice nette de produits alimentaires, là où la PAC, que d’aucuns voudraient achever de démanteler, se proposait d’assurer l’équilibre de nos besoins en ce domaine. Et l’éventuelle poursuite, demain, vers l’extensification de la production et le «verdissement» de la politique agricole, n’auraient d’autres effets que de la rendre moins compétitive encore et d’accélérer le processus de transfert et une inéluctable perte du foncier agricole.

Alors que faire ?

Il s’agit bien de relocaliser la production pour préserver le terroir agricole, plutôt que de tout miser sur une épuisante course poursuite entre des lois de sauvegarde et les appétits voraces des prédateurs.

Il s’agit de relocaliser la production, avec le concours et l’aide de la Loi. Et la clef de ce processus vertueux  pourrait bien résider, du moins le croyons-nous, dans la notion de proximité, domaine où la Loi se doit d’être plus performante, plus incitatrice qu’elle ne l’est aujourd’hui. Mais il y faudra plus encore, le concours des collectivités publiques et celui du privé, à savoir la Distribution. Car à l’impossible chacun doit être tenu. Ce que savent si bien faire nos voisins allemands avec de magnifiques résultats, y compris en matière agricole, ce concours des volontés et des énergies vers un but commun, la France ne serait-elle pas en situation de s’y mesurer ?

A sa manière, la PAC n’était-elle pas fondée, elle aussi, sur la notion de proximité avec la préférence communautaire, qui n’est rien d’autre que la proximité de la production agricole à l’échelle de l’Europe.

La Loi de Modernisation Agricole de juillet 2010, va dans le bon sens dans ses objectifs : ainsi, pour la restauration collective scolaire, qu’il s’agisse de gestionnaires publics ou privés, la loi pose l’obligation de privilégier les produits de saison (article 1 de la LMA).
L’Etat s’oblige quant à lui (article 2) à recourir à des produits saisonniers faisant l’objet de circuits courts de distribution et impliquant un exploitant agricole ou un organisme regroupant des exploitants agricoles.
Cette voie de la proximité, les collectivités territoriales et établissements publics s’y sont engagés de longue date, ainsi dans notre département des Bouches-du-Rhône et souvent avec le concours de la Chambre d’agriculture. La LMA ne peut qu’inciter à aller plus loin et à développer nos actions. Pour exemple, le Conseil général 13 avec la belle opération «Manger autrement au collège», avec «Terroir 13» à l’Hôtel du département ; la Communauté du Pays d’Aix avec «Terres de Provence» et  «La Halle des Producteurs» à Plan de Campagne, mais aussi la SNCF avec «les Paniers Fraîcheurs» et bientôt les cuisines centrales des municipalités.

Preuves tangibles et multiples de ce besoin de proximité ressenti par tous, initié aussi directement par les agriculteurs  avec «Bienvenue à la Ferme», ou les «AMAP», il s’agit bien des meilleures antidotes à une mondialisation galopante et quelque peu écervelée, faute de régulation.

En regard, en appeler à la proximité entre collectivité territoriale et agriculture de terroir peut se comprendre comme une «Lapalissade», c’est pourtant le pivot des actions futures.


La réforme en cours des collectivités territoriales doit préserver cet esprit de proximité, rationaliser les compétences, éviter les doublons, les duplications inutiles sources de gaspillages financiers certes, mais il convient de le faire dans le respect de ces compétences que j’appellerai «naturelles» : grâce à leur enracinement profond et à leur attache sociétale, bien plus encore que par leur pérennité acquise dans l’ordre du juridique.

Dans le respect aussi des volontés innovantes :  les organisations agricoles au meilleur rang desquelles, les Chambres d’agriculture doivent  en être l’aiguillon. La Chambre 13 s’y emploie avec force, à son niveau.

Cette proximité, c’est le «circuit court»  par excellence, mais la finalité est bien d’assurer notre revenu par notre production.

Un revenu bien réel pour contrer la virtualité d’un territoire agricole en perte d’âmes, en ombre portée d’un investissement foncier «virtuel» dans les pays tiers, pour reprendre encore les termes du Pr Harald VON WITZKE.

Mais dans ce monde d’Internet, le réel revient toujours au galop.
Car la déforestation, les catastrophes climatiques résultantes, la ruine des producteurs locaux dépossédés de leur « culture » dans ces pays où s’investit le marché alimentaire de l’Europe, tout cela, ce sont des désastres bien réels.

C’est ce grand marché de l’Europe qu’il s’agit de relocaliser : avec une PAC préservée et renforcée par des normes de sécurité alimentaire, avec encore une conjonction de nos énergies, avec la volonté des grands donneurs d’ordres, ces centrales d’achats, ces puissances de la distribution incontournables. Par définition, les consommateurs dans les hypers sont des clients de proximité ; il faut de même un partenariat de proximité, plutôt que le marché de l’autre bout du monde, avec les agriculteurs de France. La LMA en posant le principe de contractualisation s’emploie à cadrer et à orienter dans le bon sens. Mais cette contractualisation de proximité à large échelle suppose l’assise d’un impératif téléologique assumé, comme l’aurait dit le philosophe HEGEL, s’il avait eu le loisir de se pencher sur la difficile question des rapports  production – distribution.

La réussite ou l’échec ne résultent pas seulement des forces insaisissables, mais aussi de volontés positives tendues vers un objectif partagé et des intérêts bien compris à long terme.

Après tout, pourquoi pas ?

 

André Boulard
Président de la Chambre d’agriculture des Bouches-du-Rhône