"Eici l’aigo es d’or" : Ici l’eau est d’or
“Sans eau, on serait vraiment malheureux ! C’est magnifique ce que nos ancêtres ont fait pour nous“, affirme avec le plus grand sérieux Maurice Tricon, Président du Syndicat des arrosants Boisgelin-Craponne. Rares sont ceux qui, comme ce personnage charismatique, connaissent les secrets de l’eau, ô combien inestimable, dans les Bouches-du-Rhône.
Pour ceux que ça intéresse, un petit cours de rattrapage s’impose ! Retour au Moyen-Age et autres temps reculés ! Ils avaient beau jouer les téméraires armés de leurs dagues et autres épées, les seigneurs des environs n’en menaient pas large lorsqu’il s’agissait de traverser la plaine de la Crau, sous la chaleur harassante de l’astre solaire. A cette époque, pas une pousse d’herbe, ni même un arbre ne venait agrémenter d’une touche de couleurs ce décor caillouteux. Quiconque s’aventurait dans ces contrées arides, subissait le courroux de Dame Sécheresse.
Que ce temps nous semble aujourd’hui si lointain. Certes, la plaine de la Crau ne ressemble pas davantage à la forêt amazonienne que le reste du département, mais la végétation a réussi son intégration parmi les minéraux antédiluviens. Une métamorphose soudaine ? Pas vraiment ! Devant les caprices de la Durance et ses crues répétitives, les Provençaux ont décidé de dompter la rivière pour irriguer les terres les plus arides de ce qui deviendra plus tard, les Bouches-du-Rhône. Les aléas naturels peuvent parfois se montrer riches d’enseignements !
Et c’est ainsi qu’au fil du courant, de canaux en roubines et de martelières en bassins, l’histoire de l’eau se poursuit, persévère de terres en terres, déployant ses trésors et ses richesses. Derrière ces travaux d’aménagement aux allures titanesques, de grands hommes dirigent les opérations. Adam de Craponne notamment. Si son nom ne vous dit rien, sachez qu’il fut au XVIème siècle, l’un des plus grands ingénieurs hydrauliques, bâtisseur de génie. Toujours rien ? Mais si, un canal porte pourtant son nom depuis 1554 et passe à côté de Salon de Provence. Et le canal de Boisgelin, le canal des Alpines, le canal de Marseille alors ?! Tous bâtis par de grands précurseurs !
La course à l’irrigation et à l’approvisionnement en eau potable devient une cause départementale, la menace de la famine et des épidémies ne tarde pas non plus à assener cette terrible réalité : l’eau manque. Et ce n’est pas le Canal de Marseille, ni les vaines tentatives de construction de canaux d’irrigation qui suffiront à désaltérer les citadins du XIXème siècle. Que faire ? Implorer les dieux de la pluie pour qu’ils délivrent sur le territoire des montagnes d’eau ? Espérer un miracle ? De toute part, on se précipite, on s’affaire à chercher des solutions pour vaincre cette sécheresse qui condamne peu à peu la vie du département. Alors quand il arrive en 1961, lui, avec son air de géant rocailleux, fièrement perché dans ses montagnes… Le barrage de Serre-Ponçon relève véritablement de la providence en réussissant ce pari osé de mettre les Provençaux à l’abri de la pénurie d’eau. On le dira « d’utilité publique ». Assurément ! Avec ses 1,2 milliard de m3 d’eau retenus après la fonte des neiges, l’imposant édifice reverse le fruit de sa récolte notamment par l’intermédiaire du fameux Canal de Provence, creusé pour l’occasion. Partout, les terres sont irriguées, retrouvant fertilité et abondance, l’agriculture se développe et se diversifie, l’industrie peut se développer et la population dispose de suffisamment d’eau potable. Comme réveillée d’un mauvais rêve. Et quelquefois encore, au détour d’un canal, l’on peut entendre au loin, une voix sage s’exprimer : « Eici l’aigo es d’or’ »